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Retour sur un publi-reportage (2)

8 décembre 2010

Pour son second épisode, le publi-reportage diffusé dans La Libre Belgique et La Dernière Heure – Les Sports laisse la parole à quelques artistes pour vanter les mérites de leur ville en particulier, de la société israélienne en général. Le café du commerce ça vend aussi.

En guise d’introduction à son argumentaire « Pourquoi découvrir Israël – Parce que chaque raison est la meilleure ? », Frédéric Corbière fait dans la géographie et explique que « depuis Jérusalem par exemple on se trouve seulement à 50 minutes de route de Tel Aviv, 2 heures de la Galilée, 1h20 de la mer Morte et 4 heures d’Eilat-mer Rouge. En Israël, on ne perd jamais trop de temps pour se rendre d’un centre d’intérêt à  l’autre. »

Cela semble un détail fort pratique. Et la chose est sans doute vraie (pour les touristes européens et citoyens israéliens), si ce n’est pour les palestiniens dont la liberté de mouvement est réduite voire inexistante. Premier hiatus.

Une ségrégation légalisée

Plus loin, Corbière continue et affirme que « les guides [touristiques] en Israël ont un niveau particulièrement élevé. Leur bagage culturel, leur expérience professionnelle et leur passion sont un atout incontestable dans la réussite d’un circuit-guidé en Israël ». Et afin d’être sûr de la qualité du service presté, des membres du parlement israélien veillent au grain et à l’information fournie par certains guides certifiés. Deuxième hiatus.

En effet dans un futur proche, ils aimeraient que les guides actifs à Jérusalem ne puissent plus être arabes car ceux-ci « ne représentent pas suffisamment bien et de manière appropriée les intérêts israéliens ».

La proposition de loi va ainsi :

« Ces résidents [résidents permanents, statut octroyé par Israël aux Palestiniens de Jérusalem-Est] présentent souvent des points de vue anti-israéliens aux groupes de touristes qu’ils guident. Afin de s’assurer que les touristes étrangers soient exposés au point de vue israélien, nous suggérons de légiférer pour que les agences de voyage ou toute association organisant des visites s’assurent que les groupes soient accompagnés d’un guide qui soit citoyen israélien et qui ait un lien de loyauté institutionnel avec l’État d’Israël ».

Haïfa : une ville plus « peace » que Jérusalem

Mais continuons notre lecture.

Au fil des articles nous apprenons qu’à Jérusalem « flotte comme un sentiment d’agressivité omniprésent, un parfum de vengeance latent » (Etgar Keret, résident de Tel Aviv). Vraiment, pourquoi ? L’occupation, l’annexion, et la colonisation auraient-elles des conséquences ?

Toujours sur Jérusalem,  la ville aurait « besoin d’un leadership qui a une véritable vision à long terme, pour le développement qui est trop lent, pour les plateformes d’échanges entre les communautés qui sont trop rares » (Michel Kichka, caricaturiste belge ayant exercé son « droit au retour »). Développement trop lent ? Celui des colonies va bon train. Et en ce qui concerne la vision à long terme, la municipalité de Jérusalem semble en avoir une malgré son illégalité. Elle consiste à coloniser et judaïser l’Est de la ville afin de couper les habitants palestiniens de la Cisjordanie voisine.

Enfin à propos de Haïfa, nous apprenons que c’est un « modèle de coexistence » où l’on met « la minorité arabe à l’honneur ».

Témoin de cette coexistence, A.B. Yehoshua est un « grand écrivain israélien » qui réside dans la ville  et dont les déclarations choquent car elles transpirent la mauvaise foi.

« Haïfa est une ville exceptionnelle pour sa beauté. Théodore Herzl, lors de sa brève visite en Palestine, avait été séduit au point d’imaginer d’en faire la capitale du futur État juif et non Jérusalem. Il avait pressenti les difficultés qui pourraient y advenir en raison de la présence des trois religions », commente-t-il.

Une telle affirmation, selon laquelle cela serait la présence de trois religions qui poserait problème, recentre le conflit sur le terrain du religieux alors que le conflit réel oppose un colon à un colonisé, un occupant à un occupé. Cette affirmation balaie également d’un revers de la main les siècles de coexistence pacifique que Jérusalem a pu connaître avant l’arrivée des premiers colons/sionistes.

La Nakba, j’oublie, tu oublies, nous oublions

Mais revenant sur les évènements de 1947-1948, l’écrivain fait encore plus fort.

Tout d’abord en sortant du contexte de l’époque la décision du Parti communiste arabe de Haïfa de reconnaître l’État d’Israël. Pour l’écrivain, cette décision prise en 1948 est la preuve de l’étroitesse des relations entre les différentes communautés de la ville ; elle n’est pourtant qu’un signe d’alignement du parti communiste en question sur les positions de Moscou et pas autre chose – comme l’explique l’historien américain Joel Beinin.

L’écrivain avance ensuite une autre preuve de cette étroitesse entre Juifs et Arabes.

« Au moment de la guerre d’indépendance, quelques mois plus tard, les Juifs ont supplié les Arabes de ne pas fuir Haïfa, de rester dans leurs maisons. Ceux qui se sont réfugiés au Liban, suivant les injonctions des leaders arabes, ont vécu dans une terrible misère ainsi que leur descendance aujourd’hui, alors que tous ceux qui sont restés ont prospéré ».

Pour résumer sa pensée : les Juifs ont eu le bon rôle de gentils voisins suppliant ceux qui s’en allaient (et il est vrai que le maire de la ville a tenté de les convaincre de rester), tandis que les Arabes ont eu l’infortune et la bêtise d’écouter les injonctions des leaders arabes.

Cette idée d’injonctions et d’appels radiophoniques lancés par les dirigeants arabes est un mythe forgé par l´Etat d’Israël. En 1961, Erskine Childers – un journaliste irlandais – écoute les enregistrements d’époque et constatent que n’y figurent aucun appel du genre. Plus récemment, au tournant des années ’90 avec la vague des nouveaux historiens israéliens, Benny Morris écrit qu’ « à aucun moment, durant la guerre, les dirigeants arabes n’ont publié un appel général aux Arabes de Palestine à quitter leurs maisons et leurs villages et à errer vers l’exil. »

Ce qui a poussé les Palestiniens sur les routes de l’exil c’est la peur engendrée par les horreurs et massacres commis par les milices juives à Deir Yassin (plus de 100 morts), à Safsaf (entre 50 et 70 morts), à Salha (entre 60 et 70 morts), ou plus près de Haïfa (puisque c’est de cette ville qu’il est question) à Balad Al-Shaykeh où plus de soixante civils furent assassinés en janvier 1948 – soit trois mois avant la proclamation unilatérale d’indépendance par Israël. En mai 48, il ne reste plus que 2000 habitants palestiniens sur les 70 000 habitants que comptait Haïfa.

Ces massacres, ces intimidations, et autres expulsions manu militari faisaient partie intégrante du Plan Dalet (Plan D) dont le but était d’élargir le territoire d’Israël et d’ « homogénéiser » la population – « un cas évident d’opération de nettoyage ethnique » selon les dires d’Ilan Pappé, un autre historien israélien.

Mais cette idée, ce mythe, que les réfugiés palestiniens soient partis de leur plein gré suite aux injonctions des leaders arabes est fort utile. Tellement pratique. Elle permet au gouvernement israélien de se dédouaner de ses responsabilités et obligations liées à la résolution 194 de l’ONU (droit au retour desdits réfugiés palestiniens). Elle permet à la société civile israélienne de ne pas devoir reconnaître à l’Autre le statut de victime – et d’en conserver le monopole.

Ce deuxième publi-reportage de la Régie Générale de publicité transmet en définitive une image d’une culture israélienne pacificatrice, d’un pays où ne résident que des hommes et des femmes désirant et investis pour la paix. Mais aucune paix ne pourra exister tant qu’elle repose sur des injustices et des contre-vérités. Et de ces dernières, ce publi-reportage est rempli.

Nicolas Van Caillie



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