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Rencontre avec Lubna Masarwa

23 novembre 2010

Une soif de justice, une lutte populaire, et le besoin d’informer, de rappeler, d’unir, d’agir au quotidien et de façon globale.

Militante active en Palestine, Lubna Masarwa a travaillé trois ans durant comme coordinatrice des mouvements sociaux pour le Centre d’Information Alternative (AIC). Membre du Free Gaza Movement, Lubna a pris part à la dernière flottille pour Gaza de mai 2010 à bord du Mavi Marmara. Avant cela, elle avait déjà tenté le coup à bord du Dignity (en 2008, avec succès) et du Spirit (en 2009, le bateau était arraisonné). Également membre des Comités populaires palestiniens, ces derniers l’ont choisie pour effectuer un stage de trois mois au Parlement européen. Elle représente et défend son peuple au sein du groupe de la Gauche Unitaire Européenne. Mais pas seulement…

À deux pas du siège du Parlement, le rond-point Schuman et sa Commission européenne. Sous une pluie battante,  le 20 octobre dernier, une centaine de ballons rouges peinent à s’envoler. Un geste symbolique, un message capital. « Stop au blocus de Gaza ». Une énième tentative d’alerter nos politiques quant à la situation dramatique que vivent plus d’un million et demi de personnes à Gaza. Une demande urgente faite aux institutions européennes de tout mettre en œuvre pour lever le siège – synonyme de prison à ciel ouvert.

Lubna, si vous en aviez eu l’occasion, quel message auriez-vous souhaité envoyer à nos dirigeants ?

Je leur aurais dit de ne pas seulement mettre fin au blocus de Gaza, mais d’également mettre un terme à l’occupation en Palestine. Il n’est pas uniquement question de Gaza, j’essaye d’éviter d’isoler Gaza. Gaza n’est pas un pays, mais une ville palestinienne. Je viens de Jérusalem-Est, et je suis consciente de ce qu’il s’y passe ainsi que partout ailleurs en Cisjordanie. Il y a le peuple palestinien, les réfugiés, et des (colons) israéliens.

Le blocus, le siège, est une politique israélienne appliquée partout en Palestine. À Gaza c’est un blocus hermétique, fermé. Cette politique consiste à édifier des frontières, des frontières illusoires. Malgré la proximité géographique – j’habite à seulement une heure de voiture de Gaza – je ne peux y entrer. Lorsqu’en 2008 à bord de la première flottille je suis arrivée à Gaza et que j’ai vu le port israélien d’Ashdod, je me suis rendue compte de la situation surréaliste dans laquelle je me trouvais. Israël a fait de Gaza la plus grande prison à ciel ouvert.

J’y ai vu la vie et ce que le blocus signifiait pour ses habitants…Il n’y a pas de mots pour décrire cela. Les infrastructures, les égouts, le manque d’eau, d’électricité et de médicaments, les patients mourant faute de traitements, le pêcheur tué en mer, le maraicher assassiné lorsqu’il va à son champ…

Pour en revenir aux ballons, j’ajouterais  qu’ils sont tel un cri lancé face aux silences des gouvernements et de la « communauté internationale ». Mais si les ballons c’est sympa, ce n’est cependant pas assez.

C’est-à-dire ?

On parle souvent de la situation, on connait la réalité, mais on n’agit pas. Or, il ne s’agit plus seulement d’en parler. À une époque comme la nôtre, et j’ai envie d’y croire, où nous avons tant de lois internationales, d’organisations humanitaires, aux Nations Unies des discussions à ce sujet, nous devrions avoir un réel pouvoir de mettre fin aux souffrances d’un peuple.

Après 62 ans de  misère, je suis impatiente que la « communauté internationale » se réveille et agisse. Pour moi c’est urgent, pour mon peuple c’est urgent, pour la mère de Gaza qui perd son enfant à cause d’une pénurie de médicaments c’est urgent, pour l’étudiant qui veut étudier c’est urgent.

Cette urgence n’est pas partagée en Europe ? Elle n’est pas ressentie ?

Je vais vous dire quelque chose. Lorsque je suis arrivée à Bruxelles, j’ai pris le temps d’observer la manière dont les gens vivaient. Et c’est vraiment différent, cela me choque, cela me donne l’impression de vivre ici dans une autre dimension. En Palestine, nous vivons avec la mort qui tourne au-dessus de nous, les check-points, le Mur, le blocus, vous ne pouvez pas vraiment vous déplacer. Ici les gens vont très facilement de Bruxelles à Paris, ou à Londres.  Cela m’a pris quelques jours de réaliser que c’était ainsi, que des gens ont cette liberté de mouvement alors que vous venez d’un endroit où aller d’une ville à l’autre demande des heures de patience aux check-points.

Je ne dis pas que l’Europe ne bouge pas et que rien ne se passe. Nous sommes conscients en Palestine que les choses s’activent en Europe. Je ne parle pas des gouvernements mais bien de la société civile. Nous ressentons ce soutien, cette solidarité populaire, et cela commence à inquiéter l’État d’Israël lui-même.

Après la guerre contre Gaza et l’attaque de la flottille, il semble qu’il y ait une plus grande prise de conscience par rapport à la question palestinienne. Les gens ont vu les images, sont descendus dans la rue, ont crié, et ensuite ? Depuis, le blocus est maintenu, des enfants meurent mais je ne vois plus de manifestations. Ce n’est pas suffisant d’aller une fois à une manifestation, de lâcher deux ballons ou d’allumer trois bougies pour Gaza parce qu’il n’y a pas d’électricité là-bas. C’est beau, ok, mais ce n’est pas ce qu’il faut faire.

Que faut-il faire alors ?

La communauté internationale, la société civile, ne doit pas attendre un quelconque évènement dramatique comme l’attaque de la flottille pour (ré)agir. Elle peut, elle doit soutenir le combat populaire du peuple palestinien. Elle doit soutenir et organiser les campagnes de boycott culturel et économique (BDS).

La pression monte, au point que l’État d’Israël lui-même s’en inquiète. Le gouvernement israélien discute pour l’instant d’une nouvelle loi qui punirait quiconque appellerait au boycott d’Israël. Les israéliens sont dans le coin. Je pense que nous vivons un moment crucial.

Nous demandons une mobilisation et des actions continues, devant les ambassades israéliennes, chaque semaine, chaque jour, ne plus dormir pendant une minute lorsque des injustices ont lieu. Que l’on vive en Belgique ou en Suède, les personnes du monde entier devraient avoir pour règle de mettre fin aux injustes. En Palestine, mais aussi en Irak. Cette règle vaut pour tous les peuples opprimés.  Ce n’est pas un choix,  mais un devoir que d’agir pour la personne dotée d’une conscience.

Vous parliez des réactions dans la société civile, qu’en est-il au niveau des politiques ? Réagissent-ils ?

Je n’ai jamais cru que le changement viendrait des politiques. Et maintenant que j’effectue mon stage au Parlement européen, je suis encore plus pessimiste à ce sujet. Mon sentiment est le suivant : quoi que fasse Israël, rien ne changera. Israël viole les lois internationales, Israël viole les lois européennes elles-mêmes.  Mais les lobbyistes israéliens sont présents de manière permanente aux discussions et autres comités européens et ils réalisent un solide travail. Israël a le pouvoir, les outils, et l’argent. Et d’habitude, celui qui a le pouvoir contrôle le récit médiatique, l’écriture de l’histoire, et la légitimité d’une violence contre celle d’une autre.

Aviez-vous dès lors des attentes par rapport à votre stage ?

J’ai en fait été choisie par le Comité de Coordination de la Lutte Populaire qui regroupe une quarantaine de comités populaires de Palestine. Je n’étais pas vraiment enthousiaste pour la simple et bonne raison que je suis une militante de terrain. Mais lorsque vous vivez sous occupation, vous gardez espoir en toute opportunité qui se présente. Mais à trop espérer, je risquerais d’être déçue.

Jusqu’à présent, je ne suis pas heureuse.  J’ai davantage l’impression qu’il est surtout question de gérer et diviser les ressources économiques, de discuter d’environnement, et d’autres choses. La souffrance des gens à même le sol n’intéresse pas le Parlement européen.

Si certains parlementaires sont au courant qu’Israël viole les droits de l’Homme – et ils sont très peu nombreux, en définitive, ils ne font rien. Ils ne sont pas prêts à agir concrètement. En tant que jeune femme qui croit en la justice, cela me déçoit.

Nicolas Van Caillie

Interview parue dans le Bulletin de l’Association belgo-palestinienne, décembre 2010

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