Dernières étincelles avant le feu d’artifice
Vendredi 6 octobre 2006. La journée se termine comme elle avait commencé. Sous la pluie. La façade de la gare de Schaerbeek est toute de rouge illuminée. C’est que le PS y tient son dernier meeting. En tête de liste, Laurette Onkelinx. En tête d’affiche, Daddy K. Entrée et nourriture gratuites, c’est Laurette qui invite et régale !
La chose est interdite – loi sur les dépenses électorales oblige – mais tous les coûts sont permis chez les socialistes pour conquérir l’écharpe maïorale. Des groupes de jeunes sont venus en nombre, principalement des garçons. La salle est majoritairement masculine. Peu de femmes à l’intérieur. 21h, derniers check-sounds avant le début des hostilités. Aux deux extrémités de la scène, le service d’ordre. Deux castards. Eddy Courthéoux – deuxième sur la liste – discute. « Encore un jour de travail et puis…ça sera la révélation », s’exclame-t-il. Dehors, la pluie a cessé. Les fumeurs libèrent l’entrée, juste à temps pour laisser entrer la vice-première précédée de son avocat de mari. Elle se fait un devoir de dire « Bonsoir ! » à tout le monde.
21h15, le duo d’animateurs s’apprête à accueillir la première artiste. Puis, patatras !, plus de jus, plus d’électricité. L’ambiance retombe d’un coup. « Un flop prémonitoire ? » glisse malicieusement Dalila. Cinq minutes plus tard, le courant revenu, les premières notes se font entendre. Elton John, les Beatles, Louis Armstrong. Un homme d’une septantaine d’année est sorti de force par les deux castards. Agitation. 22h, le moment fort de la soirée, la standing ovation. Laurette, un peu mouillée – elle vient de se faire entartrer par le septuagénaire -, monte sur scène. Un baiser pour la foule. « Mes chers amis ! ». Une petite jérémiade et ensuite les 46 autres candidats viennent la rejoindre sur scène. Van Gorp, Lahlali, Özkara, Bouhjar, pour ne citer qu’eux.
Helmet, samedi après-midi, soleil radieux, une braderie. L’endroit rêvé pour rencontrer une dernière fois le citoyen et électeur potentiel, pour distribuer les derniers tracts. Car à partir de 22h c’est fini ! C’est la Gouverneure de l’arrondissement administratif de Bruxelles-Capitale qui le dit à travers un arrêté de police. Des petits groupes de musiciens déambulent. Ambiance Jazzy. Ca swingue entre militants et autres candidats des différents partis. À peine distribués, la plupart des dépliants tapissent déjà le pavé de la chaussée de Helmet. Au coin de la rue Vandevelde, une forte présence humaniste. À proximité de l’église bien sûr ! Bernard Clerfayt, le bourgmestre sortant, préfère s’asseoir en compagnie de colistiers à la terrasse de « La Taverne ». Une Primus et un cornet de frites. Non loin de là, les écologistes sont attablés devant « L’Antique ». Succès plutôt franc. « On est prêt à voter pour vous, mais on veut pas d’Onkelinx », déclare un passant à Isabelle Durant. Trente minutes plus tard, Cerflayt redescend la chaussée. Devant lui, une Onkelinx fraîchement recoiffée. Plus de trace de pâtisserie, un brushing parfait, le sourire aussi. Accrochage entre Bouhjar et une sympathisante du bourgmestre. Le débat : De Herde contre Van Gorp. Lequel est le plus raciste ?
À cent lieux de ces tensions, les verts terminent leur campagne tranquille pépère dans leur café de la rue Royale Sainte Marie, Le Peps. Ambiance latino, décontractée. Uniquement des convertis. « Enfin fini ! », souffle Vincent Vanhalewyn – sixième candidat sur la liste « et vivement demain ! ».
Le calme dans le bureau, de l’agitation à l’extérieur
07h55, Pure FM, « et n’oubliez pas d’aller voter ! » Direction l’école n°10, Grande rue au Bois. Ciel bleu, soleil. Deux employés de la commune aiguillent le citoyen vers son bureau de vote, vérifient si l’électeur a pris avec lui la bonne convocation – la deuxième envoyée à son domicile suite à une erreur commise. La moyenne d’âge des votants tourne autour des 55 ans. Une petite demi-heure de retard. C’est le temps qu’il aura fallu pour mettre en route le dispositif électronique. 8h25, le bureau 53 ouvre grand ses isoloirs. La file d’attente se résorbe rapidement. Les personnes âgées sont rassurées. Bureau 53, un vrai zinneke. Bruxelles et sa multiculturalité sont représentées. Ici, la directive Picqué ne semble pas poser de problème pour l’assesseuse voilée. Le président privilégie la bonne humeur. Sur le tableau d’école : Bismi-llahi, je suis musulmane, l’islam est ma religion. Double vérification de la convocation électorale et de la pièce d’identité. C’est OK. « Vous pouvez aller dans l’urne » indique un assesseur. Il veut dire isoloir. Sourire. Présentation austère sur l’écran, noir et blanc, rapide. Enfin pas pour tous ! « J’ai du m’y reprendre une dizaine de fois pour insérer la carte, explique Fabrice – vingt ans et déjà deux élections. Je préfèrerais à la limite le papier ». Le vote électronique n’a pas que des supporters. D’autres sont sceptiques quant au vote enregistré sur la bande magnétique. Un moyen de vérifier : insérer à nouveau la carte. Les plus dubitatifs veulent tenter l’expérience avec une autre machine. Ils en rient. Dehors, un journaliste de Radio Alma (101.9) parle espagnol. Un gars distribue des flyers pour l’ouverture prochaine de son restaurant. La bonne affaire ! Des policiers veillent à l’ordre. Les affiches de Laurette Onkelinx ont été retapissées. « Retour à Lasne, bourgeoise ! », « Réellement Lasnoise » peut-on lire. Certains passants sourient.
10h40, le ravitaillement pour les différents bureaux arrive. Eau, canettes, sandwichs, pommes. Deux sympathisants socialistes – un gars, la fille sur ses épaules – tentent d’enlever les slogans « amicaux » collés sur la candidate de leurs cœurs. La colle est encore fraîche. Les deux compères sont arrêtés administrativement par la police, direction le commissariat de Roodebeek. Vincent Vanhalewyn et Barbara Trachte, Écolo, arrivent ensemble. 11h, première pause cigarette pour l’un des assesseurs du bureau 53. Il plaisante avec les deux écologistes. Des néerlandophones sortent. « Et voilà », avec l’accent s’il vous plait ! 11h25, deux électeurs viennent aux nouvelles chez Vincent. « C’est vrai qu’il y a un accord PS-Écolo ? ». Démenti. Cinq minutes plus tard, retour des deux socialistes. Soulagement, mais ils risquent néanmoins une amende de 200 €. Dominique retourne à son poste, témoin de parti au bureau 53. 16h, l’heure de fermeture. Il manque une carte. Sans doute une erreur de comptage. 745 personnes auront voté dans les isoloirs du bureau 53, pour 83 absents. Honnête. On recompte dans la bonne humeur, encore et toujours. Dernières étapes : sauvegarde des résultats et extinction des systèmes. « J’ai eu une formation de quatre heures, lâche joyeusement le Président, mais je n’ai rien retenu ». 16h25, dernières signatures, assesseurs et témoin sont libérés. On se congratule, on souligne la discrétion du témoin. Les trois disquettes (deux back up et une master) sont envoyées au bureau central de dépouillement. Suspense.
Décompte, négociations, trahison…
Au coin de la rue Rubens et de la rue Gallait, l’ancienne imprimerie de la famille Van Gorp, à proximité de la place Liedts. Jean-Pierre Van Gorp passé au PS, voici l’imprimerie transformée en permanence socialiste. Un comptoir, une caisse pour les tickets boisson – tout à 1 €, de la musique, la télévision branchée sur la RTBF. 18h30. Les camarades ne sont pas encore présents en masse. Cinquante bureaux sur septante ont été dépouillés. La liste du Bourgmestre obtiendrait 42 %, le PS 24, les verts 14 et le cdH 11. Soit 22, 13, 6 et 5 sièges respectivement. Un journaliste de Vers l’Avenir passe. François Robert (Le Soir) fait également son apparition. « Je dois vite filer, précise-t-il. Je dois écrire ce soir moi ! ». Dominique, le témoin du bureau 53, est tendu. Ca discute coalitions. « Si ça passe pas, on l’a dans les dents », peste une militante. « Avec ses vingt-deux sièges…qu’il aille se faire voir, renchérit un autre, on est virtuellement dans l’opposition ». Un olivier avec 24 sièges n’a pas assez d’assise. À la moindre bourrasque, le déracinement. 19h10, un bruit court. Les socialistes obtiennent plus de 24 %, le bourgmestre n’a plus que 39 %. Cris de joie. De la sève neuve pour l’olivier ? Plus que trois bureaux à dépouiller dont celui de Josaphat. « Il est à nous celui-là !» entend-on. C’est oublier la présence de Sadik Köksal et Saït Kosë pour la liste du Bourgmestre. Direction la Maison Communale, place Colignon.

Plusieurs télévisions allumées dans différentes pièces. Dans l’un des bureaux, une peinture avec deux têtes d’âne. Pas mal de monde. Les équipes de journalistes attendent. « Les chiffres sont bons. Clerfayt négocie ferme, explique Mohamed Echouel. Le téléphone chauffe sec, mais la préférence va à Écolo ». Vers 20h, tous les candidats de la liste du Bourgmestre sont priés de se rassembler dans une salle. Huis clos, journalistes interdits. Côté Écolo, la locale qui regroupe l’ensemble des membres schaerbeekois est depuis 19h en assemblée générale dans un lieu tenu secret. C’est elle qui décidera du choix du (des) partenaire(s). Rien ne filtre. 20h10. Résultats définitifs. Les scores n’ont pas bougé. 22 sièges pour Clerfayt, 13 pour Onkelinx, 6 pour Durant, 5 pour Grimberghs, enfin le dernier pour Demol et sa liste nauséabonde. Les noms des élus sont cités publiquement au premier étage de la Maison Communale. Au Peps, quartier général des écologistes, arrivée de Dominique Decoux, présidente sortante du CPAS. « Madame cinq cents voix !», lui lance-t-on. Un olivier avec 24 sièges seulement ? Ca palabre. « De toute façon, avertit Barbara Trachte, il y a un cordon sanitaire autour de Murat Denizli. On a averti Onkelinx il y a une semaine de ça. Il n’y a pas d’olivier possible ». 128 voix de préférence pour Maeva, « c’est bien cent vingt-huit, bien sûr ». 21h10, Télé Bruxelles, Laurette annonce fièrement qu’elle va emmener l’olivier. « Nous avions un engagement avant », précise la candidate bourgmestre. L’ambiance retombe d’un cran. « Elle essaye de forcer l’olivier » tempère Decoux qui connaît d’ores et déjà la décision prise par l’AG. Petit sourire en coin chez Barbara. Certains militants sont dépités. Une heure plus tard, le patron du café revient de la Maison Communale. « Clerfayt va annoncer l’accord. C’est signé, c’est officiel ». Jubilation. Malgré un important recul électoral, Écolo garde trois échevinats, la présidence du CPAS. Une prime de fidélité : un mini-échevinat qui regroupera toutes les compétences communales en matière de logement. Finement négocié. Retour à la case départ. Permanence du PS. Ambiance orageuse, une femme en pleurs. « C’est de la trahison ». Tout comme vendredi, c’est la douche froide. Mais cette fois-ci, l’averse laissera plus de traces.


