1221 étrangers non-européens inscrits pour les élections communales du 8 octobre 2006. 1221 sur un électorat potentiel de 7664 personnes. Soit près de 16%. Parmi ces nouveaux électeurs, une part importante de Turcs (40% – 489 inscrits) et de Marocains (22% – 270 inscrits). De quoi renforcer le poids électoral de ces deux communautés fort implantées à Schaerbeek. Conséquences : confection de listes parfois plus que douteuses et un communautarisme électoral certain.
16 % seulement ? Ce résultat peut sembler dérisoire pour certains. Isabelle Parisis – responsable à l’échevinat de l’Intégration pour la sensibilisation des étrangers non-européens aux élections communales – n’est pas de ceux-là. « Seize pourcents ce n’est pas mauvais. Quand on envoie un mailing à cent personnes, vingt viennent ». Bien sûr, une élection n’est pas une simple manifestation. « S’inscrire sur une liste d’électeurs, c’est bien ! Mais encore faut-il savoir pour qui voter, pourquoi voter », explique-t-elle. C’est pourquoi l’échevinat de l’Intégration a travaillé sur trois axes.
Le premier « Voter, pourquoi ? », en étroite collaboration avec les médiateurs, éducateurs et Asbl. communales. Au programme : distribution de folders décrivant les détails pratiques et modalités d’inscription. Le tout dans plusieurs langues. Français, néerlandais, anglais, espagnol, arabe, turc. Les médiateurs sont formés à aider à remplir les formulaires, à vérifier les critères d’inscription, à fournir des conseils. Une plate-forme élections et citoyenneté est également mise en place, à partir du mois de mars, autour principalement de l’Asbl. turque SIMA et de Bouillon de Culture. Le but poursuivi : informer, conscientiser, mobiliser. Des débats sont organisés. Entre têtes de liste, entre jeunes candidats d’origines différentes. La plate-forme joue aussi un rôle de relais vers d’autres Asbl. demandeuses. Les jeunes sont également de la partie. Pièces de théâtre et scénettes sur les marchés, les brocantes.
Le deuxième axe « Ma commune c’est quoi ? » voit l’organisation de débats avec la présence du CRISP – le Centre de recherche et d’information socio-politiques-, de spécialistes. Pour le dernier axe « Voter, pour qui ? », l’échevinat se décharge de toute responsabilité – principe de neutralité oblige.
Une mobilisation tardive
Suite à ses nombreuses actions, comment expliquer dès lors le faible taux d’inscription des populations concernées ? Les formulaires d’inscription ont été envoyés par la Région de Bruxelles-Capitale à tout électeur étranger – aussi bien européen, que non-européen – répondant aux critères. Des brochures claires, facilement compréhensibles, ont été éditées et envoyées par cette même région. « Ce n’était pas du tout le parcours du combattant », sourit Mohamed Nouir, tunisien de 53 ans. « La démarche n’était pas compliquée, confirme Khalilova Aza – géorgienne de 22 ans avec ses deux parents. Nous avons reçu le formulaire, nous l’avons renvoyé rapidement. Ensuite nous avons reçu la convocation ». Le vote électronique ? La commune a organisé des simulations de vote. Alors ?
L’explication : une mobilisation tardive des différents acteurs. « La prochaine fois, explique Mohamed Echouel (MR-Liste du Bourgmestre), il faudra être plus vigilant et travailler différemment…s’y prendre plus tôt ». Et les partis ? « Le bourgmestre a distribué des tracts et fascicules sur les marchés, continue-t-il. Un petit travail. Les socialistes ont peut-être fait un peu plus. J’ai vu une militante qui faisait du porte-à-porte, qui distribuait les formulaires d’inscription sur un marché. Mais je ne pense pas que cette action ait été organisée par le parti. C’était une initiative individuelle ». Même son de cloche chez Denis Grimberghs (cdH). « Nous nous y sommes pris trop tard avec notre toute-boîte, juste avant les grandes vacances ». Chez Écolo, Isabelle Durant et son équipe sont allés chez les citoyens concernés avec le formulaire, pour le ramener immédiatement à la commune. Un gain de temps. « Nous avons, ceci dit, privilégié le travail réalisé par notre échevine de l’Intégration Tamimount Essaïdi. Une démarche qui provient d’une association est jugée moins partisane et aura donc plus de succès », commente la schaerbeekoise.
Petite cause, grands effets
Mille deux cent vingt-et-une inscription sur les listes d’électeurs. C’est peu et beaucoup à la fois. De quoi modifier un peu plus la configuration sociologique de la Cité des ânes, de quoi influer grandement sur la composition des listes. Composition moins blanc-bleu-belge. Plus turco-marocaine. Surtout dans les chefs du PS et du parti humaniste. Résultat : certains thèmes communaux ont été remplacés par des polémiques autour du génocide arménien, du port du voile, du mariage et de l’adoption pour/par des couples homosexuels. L’appartenance à une communauté a également primé sur le contenu du projet politique défendu. Un communautarisme exacerbé, une polarisation. « Je suis la candidate des jeunes et des femmes voilées », clame Mahimur Ozdemir – 18e sur la liste cdH. Tout un programme. Sans effet ? Si ! La jeune femme fait 839 voies de préférence. Élue. Le troisième score humaniste, devant la sénatrice Clotilde Nyssens s’il vous plait ! Côté socialiste, les dégâts sont pires. Abobakre Bouhjar, 842 voies. Élu. « Quelqu’un de populaire, mais dangereux », commentent plusieurs sources. Murat Denizli, gérant d’un snack et membre des Loups Gris – groupe d’extrême droite turque-, 815 voies de préférence. Élu.

Cette stratégie est rentable à court terme, mais ne plait pas à tout le monde comme en témoigne une militante socialiste – d’origine marocaine – lorsque les résultats électoraux tombent. « Vive le vote communautaire ! C’est n’importe quoi. Il n’y a plus que trois « belges » élus. Onkelinx, Van Gorp et Courthéoux ». Dépit et déception. Le vote au niveau communal ne se résumerait-il qu’à une appartenance communautaire ?
Une plate-forme en action
Pour Mohamed Nouir, la réponse est non. « Il faut voir les personnes n’ont pas en fonction de leur origine, mais en fonction de leur citoyenneté, estime le tout nouvel électeur de 53 ans. En prime, la commune c’est la base de tout. C’est le premier niveau de participation ». Alors comment sortir de cette quadrature du cercle communautaire ?
La plate-forme schaerbeekoise élections et citoyenneté propose une ébauche de solution par son maintien. « Le travail de la plate-forme va continuer. Elle est soudée et les gens sont motivés, annonce Isabelle Parisis. La démarche restera la même. Informer, conscientiser, sensibiliser. Ouvrir une piste de réflexion sur ce qu’est la citoyenneté ». Pour permettre, au-delà du clivage communautaire, de « savoir pourquoi je vote en tant que citoyen », conclut-elle.