Rompre ou ne pas rompre ? Telle est la question que se pose actuellement la Flandre tandis que les élections communales du 8 octobre 2006 approchent. Alors que la mise en place du cordon sanitaire a permis la fabrication d’un martyr, sa rupture pourrait entraîner une droitisation feutrée voire explicite de la Flandre.
C’est connu, « en Flandre, on aime bien les martyrs » déclare Eric Donckier, éditorialiste au Belang van Limburg. Personne pour le contredire, pas même Yves Desmet, rédacteur en chef du très progressiste Morgen. « Dans ce contexte, le cordon sanitaire est évidemment un cadeau du ciel pour le Vlaams Belang », affirme Yves Desmet. Le cordon sanitaire lui permet d’endosser le statut de victime. Statut de victime qui lui permet de croître à chaque élection, et ce depuis 15 ans.
Instauré après le dimanche noir du 24 novembre 1991 et plusieurs fois renouvelé depuis, le cordon sanitaire est une décision prise par l’ensemble des partis démocratiques belges. Le but est d’isoler le parti fasciste. « L’isolement du VB devrait conduire à une crise interne entre son aile dure et son aile réformiste », explique Eric Corijn, professeur à la VUB (Vrij Universiteit van Brussel) et à la KUL (Katholiek Universiteit van Leuven). Le hic, c’est que « la mise en place du cordon sanitaire comme arme stratégique contre la progression du Vlaams Belang a totalement échoué » selon M. Desmet. Eric Corijn ne voit pas les choses comme ça et nuance. « Le cordon n’a jamais été proposé comme « la » stratégie contre le Blok (aujourd’hui Belang). C’est une arme tactique qui sert à défendre la démocratie. Elle est efficace », estime-t-il. Efficace car « depuis 15 ans, le parti d’extrême droite ne s’est jamais hissé dans aucun exécutif, au contraire de ce qui c’est passé en France, en Italie, en Autriche ».
A droite toute ?
« Le débat sur le cordon en cache un autre. Ce qui est en jeu, c’est la droitisation du centre » – la droitisation de la Flandre – continue M. Corijn. Ce que craint le politologue flamand c’est qu’une partie de la droite démocratique, chrétienne et libérale, ne s’allient au Belang afin de concrétiser ses vues néolibérales. Au programme : réduction des coûts salariaux, et surtout limitation des transferts vers la Wallonie. « Je ne suis pas du tout d’accord avec cette analyse, rétorque Eric Donckier. Le VLD qui est le parti le plus à droite en Flandre – si l’on ne tient pas compte du Vlaams Belang, évidemment – a un programme beaucoup plus social qu’il y a dix ans ». Et d’ajouter que « la colonne vertébrale du CD&V, c’est l’ACV » (Algemeen Christelijk Vakverbond : la centrale syndicale chrétienne, NDLR) qu’on ne peut cataloguer de droite. Tout irait bien de ce côté-là, Madame la marquise.
La rupture ou le silence
Alors que près d’un Flamand sur deux n’émet pas d’objection à voir le Belang à la tête de sa commune, les partis démocratiques doivent-ils suivre la vox populi ? Au niveau communal, en tout cas, certaines sections locales du VLD et du CD&V ont dors et déjà annoncé qu’elles gouverneraient avec le Vlaams Belang après le 8 octobre. A l’exception de la France où prévaut le système majoritaire, « dans tous les autres pays, que ce soit l’Autriche ou les Pays-Bas, où les formations extrémistes sont entrées dans les coalitions, elles ont perdu aux élections suivantes, car elles n’ont pas pu réaliser ce qu’elles avaient promis ». Ce qui fait dire à l’éditorialiste limbourgeois qu’il faut mouiller le Belang en rompant le cordon. « D’un point de vue stratégie politique, le raisonnement tient évidemment la route, acquiesce M. Desmet. Mais, il n’y a pas que la stratégie en politique. Le cordon sanitaire a aussi été mis en place pour des raisons éthiques ». Et d’ajouter que ces « principes éthiques interdisent de cautionner une coalition avec ce parti ».
La solution du rédac-chef du Morgen : « se taire, ne plus s’exprimer sur le thème du cordon sanitaire. […] Je comprends mes collègues : le fait de savoir si le cordon sanitaire se brisera ou non est médiatiquement porteur. Mais, en accordant une attention disproportionnée au phénomène, nous sommes en train, tous, inconsciemment, de collaborer à la campagne du Blok ».
